Le retour, le dernier
Après un voyage de 7 semaines, je suis finalement de retour au Canada. En quittant le petit hotel Centenario, à Guayaquil, j’avais tout de même une certaine tristesse. Bien sûr, j’allais revoir ma famille et mes amis, j’allais retrouver ma vie, comme avant…
Mais justement… l’idée de me retrouver dans ces lieux où tout serait “comme avant”, tout serait inchangé, me semblait étrange, dépaysante. À Miami, en attendant d’embarquer dans mon avion pour Montréal, je regardais les tableaux de vol, et les destinations me regardaient, je m’imaginais aller à n’importe quelle porte et entrer dans un avion pour Port-au-Prince ou Bogotà, comme on embarque dans un bus équatorien. Devant la porte d’embarquement, les gens parlaient français. Déjà, revenir au français? Alors qu’il y a si peu de temps, me semble-t-il que je parle espagnol? Ces accents vont me manquer.
En descendant de mon avion à l’aéroport Trudeau, j’avais la gorge serrée. J’ai passé les douanes, je suis allée chercher mon sac à dos, que je porte de ville en ville à travers l’Équateur, depuis trois semaines. Et en passant les portes, en voyant ma famille qui m’attendait là, je me suis mise à pleurer, sans trop comprendre pourquoi, je me suis mise à pleurer peut-être seulement à cause de la conscience que c’était terminé, maintenant, que quelque chose de très grand et de très fort venait de finir.
Entrer à la maison était étrange. Un lieu familier, et pourtant, dont je ne reconnaissais plus les odeurs et les lumières. J’avais tellement l’habitude d’arriver presque chaque jour dans un nouvel endroit, louer une petite chambre, souvent assez sombre, dans un hôtel “petit budget”, laisser mon gros sac sur le lit, et sortir, seule dans la ville, chercher à tout hasard un endroit où manger. J’avais l’habitude de me lever, le matin, chercher le linge non pas le plus propre mais le moins sale, mettre dans mes poches mon portefeuille, mon couteau, mettre ma ceinture-passeport et enfiler mon polar, avec ma caméra dans la poche droite, remettre mon bracelet, et aller manger seule. C’était la seule routine que j’avais, depuis des semaines, les seuls gestes qui se répétaient, de jour en jour.
Ma chambre m’était étrangère. En me couchant, j’y cherchais encore, on dirait, la fraîcheur des nuits des Andes, les odeurs humides de la pluie sur les montagnes, l’appel lointain des moutons et les jappements des chiens, j’y cherchais cet air inconnu et la nouveauté de chaque jour, et je ne trouvais que de vieilles habitudes, tout ce que je connais déjà. Et j’y cherchais, aussi, ma solitude.
J’ai voyagé seule. Plusieurs personnes m’ont offert, et c’était vraiment gentil de leur part, de voyager avec eux. Mais j’avais envie de vivre l’expérience qu’est la solitude, ne pouvoir se fier qu’à soi-même. Bien sûr, cela a parfois été difficile… Quand j’ai été malade, dans les hauteurs de Quilotoa, quand j’ai pris un bus pour Banos, qui n’allait pas à Banos… Mais je ne regrette pas un seul instant.
Et maintenant, c’est aussi la fin de cette solitude nomade. Je me lève, ce matin, je ne sors pas chercher un déjeuner. J’ouvre la porte, c’est la rue que je connais depuis des annéees. Je ne regarde pas mon guide de voyage en me demandant vers où marcher, je ne regarderai pas les noms des rues, je ne chercherai pas le nord pour m’orienter dans la ville. Je n’aurai plus à m’adapter constamment, dérangéee dans mes habitudes et bouleversée par l’inconnu. Cela semble trop facile… trop vide.
Mais, si le fait d’abandonner ma solitude m’est un peu douloureux, il y a une chose qui se détache de ce voyage, qui en ressort clairement, une seule certitude: bien sûr, je ne revivrai jamais l’option SENS, et je ne revivrai jamais mon premier voyage en solo, que je n’aurais jamais pensé être capable de faire, il y a deux mois. Mais je partirai encore, et je voyagerai encore seule.
Il paraît que l’option SENS, c’est comme ça! Ça fait pousser des ailes à travers notre sac à dos, et elles s’engourdissent, à la longue, elles ne veulent plus que repartir… Elles ne veulent plus que retrouver la liberté du voyage. Alors je leur promet que ça viendra.